Il y a des séances boudoir qui marquent plus que d’autres. Des séances qui restent longtemps après que les lumières du studio se soient éteintes. Celle-ci en fait partie.
Il y a quelques jours, j’ai rencontré C. en séance boudoir. Je ne donnerai pas son prénom, volontairement, par respect pour son anonymat.
C. m’a appelée quatre jours avant la séance pour me demander si, par hasard, j’aurais une place en urgence. Je n’aime pas travailler dans l’urgence. J’aime le temps, la préparation, les échanges. Mais cette fois, l’urgence était réelle. Et surtout, profondément humaine...
C. est atteinte d’un cancer du sein. Une semaine après notre appel, elle devait subir une mastectomie, l’ablation de son sein. Jusqu’alors, elle était suspendue à des résultats médicaux déterminants : savoir s’il faudrait retirer uniquement le sein ou aller plus loin, vers l’utérus, les ovaires. Cette attente l’empêchait de se projeter, de respirer, de décider.
Le jour de son appel, les résultats sont tombés. Uniquement une mastectomie. Le reste est sain. OUF!

Elle m’appelle. Elle pleure. Elle s’excuse — alors qu’il n’y a rien à excuser. Elle me dit qu’elle veut une séance boudoir. Qu’elle y avait déjà pensé avant la maladie, mais qu’elle s’était toujours dit que ce n’était pas pour elle. Pas pour son corps. Pas pour sa vie.
Aujourd’hui, elle veut cette séance à tout prix.
Elle veut dire au revoir à ce corps tel qu’il est aujourd’hui. Elle veut le regarder une dernière fois avec douceur. Elle veut en garder une trace, avant qu’il ne change. Elle veut dire au revoir à son sein, celui qui à nourrit son enfant, celui qui fait partie d'elle.
Elle me demande si c’est grave si la chimiothérapie a fait tomber ses cheveux, ses cils, ses sourcils. La question est posée doucement, presque en s’excusant d’exister ainsi.
La réponse est simple. Non!
Ici, vous êtes belles. Avec ou sans cheveux. Avec ou sans poitrine. Avec ou sans cicatrices. Vous êtes belles parce que vous êtes là!
Le rendez-vous est pris. On se voit le samedi.
Le jour J, C. arrive au studio très stressée. Le genre de stress qui serre la poitrine et que les autres peuvent ressentir rien qu'en étant dans la même pièce. Comme toujours, on ne commence pas par les photos. On parle. On prend le temps de faire connaissance. J’aime ce moment-là, parce qu'il aide à relâcher la pression que vous vous mettez et il aide naturellement à relâcher le corps, et parfois à déposer un peu du poids que l’on porte seule.
Elle me raconte son histoire, un peu de sa vie, son parcours, et pour finir, la maladie. On pleure un peu, toutes les deux. Oui, je suis sensible! Ce qui vous touche, me touche aussi. Mes clients en mariage vous le confirmeront je pleure parfois plus qu'eux, parce que je vis intensément mes émotions... (j'ai pleurer devant la pub Intermarché avec le loup... voila voila, ca vous donne mon niveau d'émotivité...)
C. est médecin urgentiste. Elle connaît les chiffres, les statistiques, le langage médical. Elle comprend tout, anticipe.Elle m'avoue aussi qu'elle est heureuse d'être médecin pour bien comprendre ce qu'on lui dit et qu'elle réalise que le parcours patient doit souvent être compliqué. Et elle me dit aussi que le cancer du sein est très présent dans sa famille. Savoir, parfois, rend la peur plus précise, plus lourde, plus difficile à faire taire.
Puis elle me confie ce que beaucoup de femmes pensent sans toujours oser le dire à voix haute: Elle a peur que sa vie de femme s’arrête avec l’opération. Peur de ne plus être désirable. Peur de ne plus être regardée. Peur de ne plus être aimée. Elle a peur que la seule chose qu'on voit d'elle c'est la maladie. Alors qu'elle est tellement plus...
Je lui dis ce que je crois profondément. Ce n’est pas une poitrine qui fait une femme. Ce n’est pas un corps qui définit la valeur, la féminité, la place que l’on a dans le monde. Et heureusement.
On parle de l’après, la cicatrisation puis la radiothérapie, les brulures que ca risque de provoquer, une nouvelle cicatrisation... Je lui demande après la cicatrisation elle envisage la reconstruction (une étape elle aussi longue)
À ce moment-là, elle est catégorique. Pas de reconstruction. C’est son choix. Et il est légitime.
Nous commençons la séance. Je lui montre quelques images au fur et à mesure, sur mon boîtier comme je le fais toujours, ça aide, ça rassure, ça provoque même des Wahouuu c'est moi?

C. se voit. Elle se trouve belle. Et ce regard qu’elle pose sur elle-même change quelque chose. Elle me dit même sur les dernière photo, je ressemble à une star de magasine, à une déesse... bon là dans mon fort intérieur je suis en train de danser la samba de joie!
À la fin de la séance, elle me dit presque comme une évidence que le body qu’elle a acheté pour faire la séance, elle le fera reprendre par une couturière pour le reporter après la reconstruction, elle demandera aussi une diminution de l’autre sein. Et qu’elle fera ajuster ce vêtement par une couturière.
Je souris. Un grand sourire.
Parce que quelques heures plus tôt, elle me disait qu’il n’y aurait pas de reconstruction. Et que là, elle se projette. Elle parle de l’après. D’un corps à retrouver autrement. De la fin des traitements. De la fin de ce chapitre de sa vie.
Avant de partir, elle me serre dans ses bras. Longtemps. Et je sens que quelque chose à changer. Je la sens un peu plus légère qu'en arrivant. Biensur une séance ne retire pas le stress, la maladie et les angoisses, mais là le temps de quelques heures elle a commencer un travail de deuil de ce sein qui va lui être retiré, elle a pu dire au revoir et c'était important.
Elle me dit que cette séance lui a fait plus de bien qu’une thérapie. Qu’elle veut revenir après l’opération et la radiothérapie, quand son corps aura cicatrisé. Et qu’elle veut revenir après la reconstruction aussi.
C’est un immense cadeau.

Continuer à s’aimer. Apprendre à habiter un corps qui change. Ne plus se voir uniquement comme une malade, mais comme une femme forte, une maman aimante, une professionnelle engagée. C. a travaillé jusqu’à vingt-quatre heures avant son opération, et pendant sa chimiothérapie, parce qu’aider les autres fait partie de qui elle est.
Si vous lisez ces lignes, peut-être avec cette boule au ventre que la maladie apporte avec elle, je veux que vous reteniez une chose:
Vous êtes belle!
Avec ou sans poitrine. Avec ou sans cheveux. Avec ou sans cicatrices. Même fatiguée. Même abîmée. Même quand vous ne vous reconnaissez plus dans le miroir.
Votre féminité ne disparaît pas avec une opération. Elle se transforme. Elle évolue. Mais elle ne vous quitte pas.














































